Obsèques de Niat Njifenji : La question protocolaire vue par Sosthène Fouda

De l’avis de l’universitaire et homme politique, le Cameroun a un souci avec les questions de protocole. Pour lui, il est incongru que le président de la République soit représenté par le président du Senat lors des obsèques de Niat Njifenji.

Décidément, le Cameroun a mal à son protocole. Entre folklore improvisé et bouffonnerie villageoise, notre République semble parfois oublier que les rites d’État ne sont ni des kermesses de quartier ni des improvisations de dernière minute. Ils sont la colonne vertébrale de la dignité publique. Or, lorsque l’on en vient à confondre les rôles, à superposer les casquettes, à demander au Président du Sénat d’être à la fois lui‑même et le représentant du Chef de l’État aux obsèques de son propre prédécesseur, c’est que quelque chose, profondément, s’est fissuré dans la compréhension même de l’État. Cette tribune se veut un rappel ferme : la République n’est pas un théâtre d’ombres où chacun joue tous les rôles, mais un ordre où chaque fonction a sa place, son rang, son sens.

« Nul ne peut porter deux manteaux dans la même procession »

Il est des moments où la République se regarde dans le miroir de ses rites. Les obsèques d’un ancien Président du Sénat en font partie. Elles ne sont pas seulement un temps de deuil ; elles sont un acte de continuité institutionnelle, un passage de témoin silencieux où chaque fonction retrouve sa place, son rang, sa dignité.

C’est pourquoi une question, en apparence technique, devient en réalité fondamentale : le Président du Sénat en exercice peut‑il représenter le Chef de l’État aux obsèques de son prédécesseur ?

La réponse est nette, sans nuance possible : non.

Et ce « non » n’est ni une crispation protocolaire, ni une querelle de spécialistes. Il est l’expression même de la logique républicaine. Celles et ceux qui veulent m’insulter peuvent circuler car ici nous parlons de sciences.

  1. Le principe cardinal : nul ne peut cumuler les casquettes symboliques

Le protocole n’est pas un folklore poussiéreux ; il est la grammaire de l’État.   Or, dans cette grammaire, une règle domine : on ne peut représenter une autorité supérieure lorsque l’on est soi‑même engagé dans la cérémonie au titre de sa propre fonction.

Le Président du Sénat, aux obsèques de son prédécesseur, n’est pas un invité.  Il est l’institution incarnée.

Il porte la mémoire du Sénat, la continuité de la Chambre haute, la fidélité à ceux qui l’ont précédé. Il ne peut donc se dédoubler, se déporter, se dissoudre dans une autre représentation.  Comme le rappelle le grand théoricien du protocole Pierre‑Henri de La Chapelle :   « Une fonction ne se prête pas, elle s’exerce. Une représentation ne se cumule pas, elle se délègue. »

Représenter le Chef de l’État, c’est parler au nom d’une autorité.  Présider le Sénat, c’est parler depuis une autorité.  Les deux gestes sont incompatibles.

  1. La logique protocolaire : chaque institution a son rang, et chaque rang son rôle

Le protocole repose sur une architecture subtile : la hiérarchie des fonctions.  Cette hiérarchie n’est pas une compétition d’ego ; elle est un ordre symbolique qui garantit la lisibilité de l’État.

Dans une cérémonie d’État, trois présences sont distinctes :

– la présence du Chef de l’État, ou de son représentant ;

– la présence du Président du Sénat, en tant que chef d’institution ;

– la présence des autres autorités, selon leur rang.

Confier au Président du Sénat la représentation du Chef de l’État reviendrait à fusionner deux niveaux hiérarchiques, à brouiller les lignes, à créer une confusion symbolique.  Le protocole, comme le droit, déteste la confusion.

Le juriste Jean‑Marc Sauvé, que j’ai longtemps pratiqué, dit ceci :  « Les institutions ne tiennent debout que lorsque leurs frontières sont respectées. »

III. La logique administrative : une représentation est un acte juridique, pas un geste de convenance

Représenter le Chef de l’État n’est pas un geste mondain.

C’est un acte administratif formel, inscrit dans la chaîne de commandement de l’État.

Or, un principe administratif fondamental s’applique ici :   on ne peut être à la fois l’organe représenté et l’organe représentant.

Le Président du Sénat ne peut donc pas :

– exercer sa fonction propre,

– tout en assumant une délégation du Chef de l’État,

– dans un même acte public,

– au même moment,

– dans la même cérémonie.

Ce serait une contradiction organique.

Les Romains, qui savaient tout de la puissance des symboles, avaient une formule limpide :

« Nemo potest duobus dominis servire. »  Nul ne peut servir deux maîtres. Tous ceux qui ont été au séminaire ont recité cette formule tous les vendredis.

  1. La logique anthropologique : les rites ne supportent pas la confusion

Les obsèques d’un ancien Président du Sénat sont un rite de passage institutionnel.  Dans toute société, les rites exigent la clarté des rôles.

L’anthropologue Victor Turner l’a montré :  « Le rite est un espace où chaque acteur doit être à sa juste place, sinon le sens se dissout. »

Si le Président du Sénat représentait le Chef de l’État, il deviendrait un acteur hybride, un personnage à deux visages.

Or, dans les rites, le double visage est toujours un signe de désordre. Les Latins l’exprimaient ainsi : « Ordo ab chao. »  L’ordre naît du refus du chaos.

  1. Que faut‑il faire ?

La solution est simple, conforme, élégante :

– Le Président du Sénat assiste aux obsèques en tant que chef de son institution.

– Le Chef de l’État se fait représenter par le Premier ministre, un ministre d’État, un ministre, ou un directeur de cabinet.

Ainsi, chaque institution est présente, mais aucune ne se confond.

La République respire, les symboles demeurent lisibles, l’ordre est respecté.

Conclusion : la République n’aime pas les silhouettes floues

Dans les moments solennels, la République exige la clarté.

Elle ne tolère ni les chevauchements, ni les ambiguïtés, ni les dédoublements.

Elle veut que chaque fonction soit tenue, que chaque rôle soit assumé, que chaque institution soit visible.

Le Président du Sénat ne peut donc pas représenter le Chef de l’État aux obsèques de son prédécesseur.   Non par rigidité, mais par fidélité à l’ordre républicain. Car, comme le disait si justement Georges Vedel : « La République n’est forte que lorsqu’elle est lisible. » Et la lisibilité commence par le respect des formes.

Nb. J’adore mon pays.

 

 

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