Dans cette lecture de Charles Armel Mbatchou, il est d’une évidence certaine que le projet de construction de l’autoroute Yaoundé-Douala est vue par l’ensemble de l’opinion publique comme le plus grand scandale financier de la décennie.
La Genèse : Un rêve de modernité aux bases fragiles
Lancé officiellement en 2011 avec une signature de contrat entre l’État du Cameroun et l’entreprise chinoise CFHEC (China First Highway Engineering Co), le projet visait à relier les deux poumons du pays par une autoroute de 196 km. Dès le départ, le choix de la procédure de gré à gré, plutôt qu’un appel d’offres international transparent, a posé les jalons d’une gestion discrétionnaire.
Le scandale des coûts : De 190 à près de 800 milliards
L’aspect le plus sidérant reste l’inflation budgétaire. Initialement, la phase 1 (les 60 premiers kilomètres) devait coûter environ 190 milliards de FCFA. Au fil des avenants et des « contraintes techniques » surgies opportunément, la facture a explosé.
• Le ratio de l’impossible : Avec un coût final avoisinant les 400 milliards pour seulement 60 km, le kilomètre d’autoroute camerounais revient à plus de 6,5 milliards de FCFA. À titre de comparaison, des projets similaires en Afrique de l’Ouest coûtent deux à trois fois moins cher.
• La multiplication par 4 : Si l’on projette ce coût sur l’ensemble des 196 km prévus, le montant total pulvérise toutes les prévisions initiales, plaçant le pays dans une situation de dette insoutenable vis-à-vis des créanciers chinois.
Une temporalité élastique : 10 ans pour 60 kilomètres
La durée du projet est une insulte à l’efficacité économique. Prévue pour être livrée en 48 mois, la première phase a duré plus de 10 ans.
• L’impact des renvois : Chaque report de date de livraison a servi de prétexte à de nouveaux décaissements. Ces retards ne sont pas seulement techniques ; ils sont financiers. Ils permettent de maintenir des structures de contrôle et des bureaux d’études grassement payés sur la durée, aux frais du contribuable.
Le mécanisme occulte : Rétrocommissions et « réseaux »
Derrière la lenteur apparente se cache une machine à cash bien huilée. Les experts s’accordent sur l’existence de rétrocommissions systématiques :
• Le système des avenants : En multipliant les avenants au contrat initial, les décideurs créent des flux financiers difficiles à tracer.
• Les entreprises écrans : Une partie des fonds destinés à la construction aurait été siphonnée par des sous-traitants locaux proches des cercles du pouvoir, facturant des services fictifs ou largement surévalués.
Le drame des indemnisations : Le double vol
L’autre face sombre du projet concerne les populations locales. Des milliards ont été débloqués pour les indemnisations des riverains déguerpis. Cependant :
• Listes fictives : Des rapports suggèrent que des noms de dignitaires ou de leurs proches ont été insérés sur les listes d’indemnisation à la place des véritables propriétaires terriens.
• Sous-paiements : Les rares populations effectivement indemnisées ont souvent perçu des miettes, le reste s’évaporant dans les méandres de l’administration territoriale et du ministère du Cadastre.
Communication de crise : Le déni des ministres
Face à ce désastre, les sorties médiatiques des responsables ont oscillé entre l’amateurisme et le mépris.
• Le MINTP et la technique du flou : Emmanuel Nganou Djoumessi a souvent tenté de noyer le poisson dans des explications techniques complexes, évitant soigneusement d’aborder la question de la rentabilité économique.
• Le MINHDU et la provocation : La sortie de Célestine Ketcha Courtès, minimisant les critiques alors que le pays s’endette sur des générations, a été perçue comme la preuve d’une déconnexion totale des élites face à la souffrance des citoyens et à la dilapidation des fonds publics.
L’autoroute Yaoundé-Douala est le miroir de la gestion publique au Cameroun : un projet utile, mais dévoyé par une corruption systémique. Alors que la phase 2 reste une énigme financière, les 60 premiers kilomètres, bien que partiellement ouverts, rappellent chaque jour aux usagers le prix exorbitant de l’impunité.





