Dans une sortie sous la forme d’un discours le professeur Maurice Kamto est reconnaissant pour le prix Boutros Boutros Ghali qui lui a été décerné.
« Madame la Présidente de l’Académie des sciences d’outre-mer, Excellences, Chers membres du jury du Prix Boutros-Boutros-Ghali, Mesdames, Messieurs. D’emblée, je voudrais m’excuser de ne pas être physiquement avec vous en ce moment à Paris, en raison de circonstances dérimantes. Permettez-moi ensuite de saluer les promoteurs du Prix Boutros-Boutros-Ghali pour cette initiative qui arrive à son heure, et dont la force symbolique est d’autant plus grande qu’elle vient d’un environnement où les distinctions de cette nature sont rares.
J’y vois un moyen idoine de célébration et de perpétuation de la mémoire et de l’œuvre multidimensionnelle d’un nombre d’envergures exceptionnels, notamment auprès des jeunes générations. Boutros-Boutros-Ghali a marqué son siècle d’une empreinte singulière et fait de sa
vie une œuvre imposante, tellement riche et dense qu’il serait risqué d’essayer de la résumer en quelques mots. Je me garderai donc d’une telle tentative, qu’il ne soit permis d’user du privilège qui m’est offert de m’adresser à vous pour évoquer rapidement deux des occasions
choisies par le destin pour m’envoyer à la rencontre de Boutros-Boutros-Ghali.
La première occasion est l’audience qu’il daigna m’accorder au CAIR en 1987 alors qu’il occupait les fonctions de ministre d’État aux affaires étrangères de l’Égypte. Je l’avais sollicité pour rédiger une préface de notre ouvrage consacré à la rétrospective et aux perspectives africaines sur l’organisation de l’unité africaine. Il y avait répondu de bonnes grâces et suggéré que je vienne le rencontrer à ce sujet.
je garde le souvenir vivace de nos échanges dans son bureau. Il se dégageait de lui un mélange irradiant de dignité, de générosité et d’autorité que projettent à l’image des pyramides les gardiens de l’Afrique universelle et éternelle. La seconde occasion est en rapport avec un des centres d’intérêt majeurs de Boutros-Boutros-Ghali, à savoir le développement et le renforcement du rôle central du droit international dans la gouvernance mondiale.
Il fut certes un diplomate célébré, dont on connaît le rôle dans la conclusion des accords de Camp-David en 1973, puis comme secrétaire général des Nations Unies. Mais qui peut oublier le juriste ? Professeur rayonnant de droite internationale et son action au sein du curatorium de l’Académie de droite internationale de la Haye, institution vénérable au sein de laquelle il siégea pendant plus de trois décennies et présida à ses destinées pendant 14 années. C’est au cours de la dernière année de sa présidence que j’ai eu l’honneur d’être élu en 2015 comme membre du curatorium de l’Académie de droite internationale.
Une dernière opportunité de collaboration dans son cabinet au secrétariat de l’Organisation des Nations Unies ne put malheureusement se réaliser en son temps pour des raisons politiques internes à mon pays. En tant que secrétaire général des Nations Unies, Boutros-Boutros-Ghali s’est fait l’avocat d’un multilatéralisme inclusif que témoignent en particulier ses publications marquantes qu’ont été l’Agenda pour la paix et l’Agenda pour le développement.
On peut regretter que dans l’ordre international contemporain, marqué par la fragmentation, la rémanence des conflits et l’érosion de la confiance entre les États, le multilatéralisme et ses corollaires soient désormais gravement en péril.
Pourtant, comme Boutros-Boutros-Ghali l’avait compris, il n’existe pas d’alternative crédible à un ordre international fondé sur le droit. Non pas le droit du plus fort, mais un droit international coproduit, assis sur des valeurs communes, au service de la paix, de la justice et de la prospérité partagées. Mesdames et Messieurs, Excellence, Être lauréat du prix BoutrosBoutros-Ghali est pour moi un signe d’honneur.
Je l’accueille avec humilité et saisis cette occasion pour exprimer ma gratitude au jury. C’est également le lieu pour moi d’adresser mes chaleureuses félicitations à mon excellent collègue et co-lauréat, le professeur Yad Benachour, dont je me réjouis de la brillante compagnie.
Recevoir un prix qui, honorant l’héritage de Boutros-Boutros-Ghali, n’est pas, à mes yeux, seulement une distinction. J’y vois également une invite à l’action continue, si modeste soit-elle, en faveur de la paix, de la justice et du respect de l’État de droit, non seulement entre les États sur la scène internationale, mais aussi, et sans doute d’abord, au sein des nations mêmes.
Je voudrais dédier ce prix à toutes celles et tous ceux qui œuvrent au quotidien à l’avènement de ce monde auquel Boutros-Boutros-Ghali a cru et consacré sa vie. J’ai une pensée particulière pour mes concitoyens, dont les droits fondamentaux sont bafoués au quotidien par un régime politique autocratique, relevant d’une ère que l’on aurait cru définitivement révolue.
Je vous remercie ».



