L’observateur de la scène politique au Cameroun Oscar Njiki fait à travers cette sortie un round-up panoramique de la situationsociopolitique du Cameroun au lendemain de l’élection présidentielle.
« Si l’État est fort, il nous écrase. S’il est faible, nous périssons. » écrivait Paul Valéry, dans un soupir lucide sur la condition politique moderne. Au Cameroun, cette maxime ne relève plus de la spéculation intellectuelle : elle est devenue chronique quotidienne. Mieux encore, nous avons réussi l’exploit de conjuguer simultanément les deux périls. L’État y est à la fois oppresseur et impuissant, omniprésent dans la répression, mais étrangement absent dans la gouvernance.
Le citoyen camerounais, tel Sisyphe poussant sa pierre administrative, aspire à respirer un peu de liberté. Mais dans cette quête, il se heurte à un État qui, au lieu de garantir ses droits, les archive. Et lorsque l’oxygène démocratique vient à manquer, certains finissent par briser les vitres des commissariats, incendier les palais de justice, ou saccager les symboles de l’ordre républicain. Ironie tragique : pour fuir l’asphyxie, on détruit les masques à oxygène.
Mais que dire de l’État lui-même, sinon qu’il ressemble de plus en plus à un orchestre sans chef, où chaque ministère joue sa propre partition, souvent en dissonance avec les autres. Les décisions de justice sont traitées comme des suggestions facultatives, le Premier ministre semble relégué au rang de figurant, et certaines épouses de hauts dignitaires s’improvisent gestionnaires de la chose publique, sans décret ni mandat — mais avec une autorité que même Machiavel aurait jugée excessive.
La police et la gendarmerie, jadis piliers de l’autorité, sont devenues des accessoires de théâtre. On les respecte comme on respecte un feu rouge dans une ruelle déserte : par pure formalité. Chacun, fort de ses « bras longs », s’érige en micro-État, parle au nom de la République tout en la défiant. L’anarchie n’est plus un spectre : elle a un badge, un chauffeur, et parfois même un mot d’ordre.
Et pourtant, il faut le dire sans détour : il vaut mieux un État fort qu’un État en ruines. Mais encore faut-il s’entendre sur ce que signifie « fort ». Un État fort n’est pas celui qui tire sur ses enfants lors de manifestations postélectorales. Ce n’est pas celui qui falsifie les procès-verbaux, qui assassine les voix discordantes, ni celui qui transforme la justice en théâtre d’ombres. Un État fort est celui qui inspire le respect, non la peur ; qui garantit les libertés, au lieu de les confisquer ; qui protège, au lieu de persécuter.
La mort d’Anicet Ekane , les enfants tombés sous les balles, les tripatouillages électoraux : autant de blessures ouvertes qui éloignent les Camerounais de leur propre République. À force de nier les droits fondamentaux, l’État creuse sa propre tombe — avec méthode, constance, et parfois même un zèle admirable.
Rappelons ici cette autre pensée de Montesquieu : « Un pouvoir sans bornes ne peut être légitime, car il n’a plus de mesure. » Et lorsque le pouvoir perd la mesure, le peuple perd la foi.
Le Cameroun est à la croisée des chemins. Il peut choisir la voie de la réconciliation, de la justice et de la reconstruction. Ou persister dans celle de la répression, de la division et de l’effondrement. Car, comme le disait si bien Hannah Arendt, « Le pouvoir ne corrompt pas. Le pouvoir révèle. » Et ce qu’il révèle aujourd’hui, c’est une République qui vacille, non sous les coups de ses ennemis, mais sous le poids de ses propres reniements.
Oscar Njiki
NB : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale de 237actu.com.





