Issa Tchiroma Bakary, désigné « candidat consensuel » par un groupe de l’opposition, cherche à rassembler autour de lui à l’approche de la présidentielle camerounaise.
Il se dit ouvert aux concertations proposées par Maurice Kamto et évoque même des discussions avec Bello Bouba Maïgari pour une possible alliance.
Tout en rejetant les accusations de corruption, l’ex ministre promet une réforme institutionnelle et militaire pour instaurer une transition de cinq ans et un État plus républicain.
Lire l’article de Jeune Afrique :
Récemment désigné « candidat consensuel » par un groupe d’acteurs de l’opposition réunis sous la bannière de l’Union pour le changement (UPC), Issa Tchiroma Bakary a vu sa campagne prendre un tournant stratégique, à moins d’un mois de la présidentielle au Cameroun. Lui qui était encore ministre du gouvernement il y a trois mois espère désormais rassembler autour de lui.
Après l’appel à une alliance des candidats du septentrion lancé le 17 septembre par Maurice Kamto – dont la candidature personnelle a été invalidée -, le leader du Front pour le salut national du Cameroun (FSNC) lorgne en particulier sur le vivier de militants du parti de ce dernier, le Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC). Si les doutes sur sa personne et son retour tardif dans l’opposition sont encore nombreux, il compte bien s’imposer face à son ancien allié, le sortant Paul Biya.
Jeune Afrique : Maurice Kamto a appelé à une alliance politique des candidats de l’opposition, notamment ceux du septentrion. Que lui répondez-vous ?
Issa Tchiroma Bakary : Le professeur Kamto est un homme avisé. Je considère son appel comme sincère et il mérite qu’on lui prête une attention particulière. Le Cameroun se trouve à la croisée des chemins. Les Camerounais sont fatigués et veulent un changement. Cela doit interpeler principalement la classe politique, bien avant la société civile ou les autres constituantes de la nation. Maurice Kamto invite les onze candidats qui font face à Paul Biya à une concertation : je suis ouvert à toutes les concertations, sans conditions.
C’est une déclaration de bonne intention mais dans les faits, êtes-vous capable de vous retirer si un autre candidat avait plus de chance de l’emporter ?
Vous insinuez que, si je n’étais pas le candidat retenu par une éventuelle coalition, je rejetterais les résultats et viendrais semer le trouble au sein de l’opposition ?
Beaucoup se posent cette question.
Laissez donc le processus de conciliation se dérouler normalement. À mesure qu’on avancera, chacun pourra voir les résultats de ce qui va se mettre en place. Quelle est l’autorité morale qui va organiser cela ? Cela peut être le professeur Kamto lui-même. Dans tous les cas, just wait and see.
Vous êtes en pourparlers avec Bello Bouba Maïgari, candidat originaire du Nord comme vous. Qu’est-ce qui empêche la fusion de vos candidatures ?
Qu’est-ce qui vous permet de dire que ça coince ? Vous ne pouvez pas affirmer cela. Tout le monde sait que j’ai été deux ou trois fois chez le ministre d’État Bello Bouba Maïgari et qu’il est venu me rendre une visite de courtoisie aussi. Pour l’instant, c’est la partie visible de ce qui peut se passer ou est en train de se passer. Mais ça n’est pas tout. Et puis la question d’une fusion des candidatures, il faut la poser aux autres candidats et à Bello Bouba Maïgari en particulier.
Si Maurice Kamto vous apporte son soutien et que vous remportez la présidentielle, ferez-vous de lui votre Premier ministre ?
Permettez qu’à ce stade, la latitude soit laissée aussi bien au candidat que je suis qu’au professeur Kamto. Il joue un rôle majeur, même indépendamment de sa volonté. Quand bien même il ne dirait rien, dès lors que, de manière utile et indélébile, il a marqué l’histoire politique de notre nation, qu’on le veuille ou pas, il reste un acteur à prendre en compte.
Vous promettez de faire passer le mandat de sept à cinq ans. Cela suffira-t-il pour déployer votre programme ?
Nous envisageons de mettre en place un gouvernement de transition conçu pour réparer, reconstruire et procéder à la refondation. Donc cinq ans, c’est pour revoir les bases de notre pays : la Constitution, le processus électoral… Nous devons faire en sorte que nos institutions ne dépendent plus d’un individu, fût-il président de la République.
Doutez-vous de la capacité d’Elecam à vous déclarer vainqueur si vous êtes élu ?
Il faudrait un évènement extraordinaire pour que cet organe annonce au président de la République sortant qu’il a perdu l’élection. Dans le système actuel, j’ai même dit que le président pouvait en réalité dès aujourd’hui réclamer sa victoire, avant même que le scrutin ne se tienne.
Pourquoi accepter de participer à une partie jouée d’avance ?
Parce qu’il ne s’agit pas de moi, mais du peuple. Le peuple est l’architecte de la victoire du candidat qui aura la faveur des urnes. Le peuple doit donc s’organiser pour que les résultats issus des urnes soient ceux que l’organe en charge de l’élection annonce. C’est-à-dire que toute la nation doit se mobiliser pour que les résultats des urnes soient ceux prononcés par le Conseil constitutionnel.
Quel regard posez-vous sur le passé colonial et post-colonial du Cameroun ?
Avant d’ouvrir les archives de l’histoire, on doit être sûr qu’on ne sera pas asphyxié par les odeurs qui en sortiront, il faut prendre des précautions. Des expertises nationale et internationale seront nécessaires. Il faut un apaisement des cœurs, un retour du civisme et du patriotisme. Cela passe aussi par une distribution équitable de la richesse ainsi qu’un retour de l’État de droit. En 1984 par exemple [après la tentative de putsch contre Paul Biya], il y a eu des évènements j’ai moi-même été la victime. L’objectif dans ma vie, c’est que ce qui s’est passé ne se reproduise plus jamais. Et que ce que j’ai subi personnellement n’arrive plus à personne.
Existe-t-il un problème bamiléké au Cameroun ?
Il faudrait voir s’il y a des raisons objectives qui attestent de son existence. Ce que je peux dire c’est que, incontestablement, la réussite sociale, économique, culturelle, intellectuelle et financière des Bamiléké les place au-dessus du lot en tant que communauté. Cette réussite doit servir de modèle sur le plan national, pour tirer les autres vers le sommet.
On vous accuse de vous être enrichi durant votre passage au gouvernement. Que répondez-vous ?
J’ai lancé un appel à contribution sur les réseaux sociaux pour le financement de ma campagne. Elle ne peut pas être au niveau de celle du parti au pouvoir, qui tient les finances publiques et disposent des contributions des ministres, gouverneurs et autres… Tel n’est pas mon cas. Je n’ai qu’un seul compte dans une seule banque. Si j’avais volé quoi que ce soit, cela se serait su.
Vous êtes régulièrement attaqué pour votre action dans des affaires emblématiques, comme la disparition de l’enfant de Vanessa Tchatchou. Comment l’expliquez-vous ?
Je fais aujourd’hui l’objet d’attaques qui résultent de mon passage au ministère de la Communication, lorsque j’étais porte-parole du gouvernement. Qu’il s’agisse de Vanessa Tchatchou, de Bibi Ngota, des militaires qui ont exécuté des personnes de manière sommaire, je voudrais dire avec solennité qu’un porte-parole n’a pas d’avis, ni d’opinion. Quand l’affaire de la disparition du bébé de Vanessa Tchatchou est survenue, c’est le ministre de la Santé qui m’a donné les éléments de langage. Pour le cas des militaires, c’est le ministère de la Défense. Quand il s’agissait de problèmes financiers, c’était celui des Finances. Je suis simplement le bouc émissaire sur lequel on décharge la haine du gouvernement.
Certaines des affaires dans lesquelles vous êtes cité comportent encore des zones d’ombre. Si vous y étiez élu, rouvririez-vous les dossiers ?
Je regarderai au cas par cas. Si une affaire contribue à éclairer les esprits, à régler une inégalité ou une injustice, alors on s’y penchera. Mais si c’est quelque chose qui peut contribuer à diviser la nation, on la verrouillera et on la mettra de côté.
Dans votre programme, vous promettez aussi une réforme de l’armée. En quoi consisterait-elle ?
L’armée doit être revue et modernisée pour répondre aux défis de son époque. Nous sommes dans un monde dynamique. Nous devons éviter que l’armée apparaisse comme un instrument au service de celui ou de ceux qui gouvernent notre nation. Elle doit refléter la mosaïque nationale, et toutes les sphères doivent s’y retrouver.
Cette réforme concernera aussi les équipements, la formation et son rôle. En temps de paix, l’armée doit être un instrument de développement sans pour autant être dépouillée de son cœur de métier qui est la protection de l’intégrité territoriale.
L’armée est-elle actuellement au service d’un individu ?
C’est l’impression qu’elle renvoie. Nous voulons une armée républicaine qui soit au-dessus du comportement partisan. Elle doit rester neutre dans son essence.





