Dans une interview accordée à nos confrères d’actucameroun, l’universitaire et homme politique Vincent Sosthène Fouda évoque la visite du pape au Cameroun et les contours de celle-ci.
La rédaction : Professeur Vincent-Sosthène FOUDA, que signifie une visite papale dans un pays comme le Cameroun, en proie à une crise politique et sécuritaire ?
Prof Vincent-Sosthène FOUDA: Une visite du pape n’est jamais anodine. Elle est d’abord un geste pastoral, un acte de proximité avec les fidèles, mais elle porte aussi une charge symbolique et diplomatique considérable. Dans le cas du Cameroun, le Saint-Père vient dans un pays blessé, fracturé, où la parole de l’Église peut encore faire autorité. Il ne s’agit pas d’un soutien à un régime ou à une opposition, mais d’un appel à la paix, à la justice et à la réconciliation.
La rédaction : Le contexte est particulièrement tendu : élections contestées, guerre dans les régions anglophones, présence de Boko Haram, opposition muselée… Le Vatican peut-il rester neutre ?
Prof Vincent-Sosthène FOUDA : Il ne s’agit pas d’une posture diplomatique, mais d’un engagement éthique fondé sur une tradition bimillénaire. Le Saint-Siège, dans la lignée de Rerum Novarum (1891) de Léon XIII jusqu’à Fratelli Tutti (2020) du pape Francois, ne prend pas parti pour un camp politique, mais il prend toujours parti pour la dignité humaine, pour les droits fondamentaux, pour les plus vulnérables. C’est ce que rappelle avec force Gaudium et Spes (1965) : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ » (§1).
Dans un contexte marqué par des élections contestées, une guerre larvée dans les régions anglophones, la menace persistante de Boko Haram et une opposition muselée, le silence serait une complicité. Le pape Léon XIV, dans la lignée de ses prédécesseurs, portera une parole de vérité. Il parlera aux autorités, mais aussi au peuple. Il rappellera que la paix ne peut se construire sans justice, que la stabilité ne peut se faire au prix du silence sur les souffrances.
L’option préférentielle pour les pauvres, principe fondamental de la doctrine sociale de l’Église, impose une vigilance éthique : « Devant les multiples formes d’injustice et de marginalisation, l’Église fait sienne la cause des pauvres » (Sollicitudo Rei Socialis, Jean-Paul II, §42). Cette option n’est pas une idéologie, mais une exigence évangélique : « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,40).
La rédaction : Peut-on s’attendre à une prise de parole forte du pape sur les prisonniers politiques ou les violences dans le NOSO ?
Prof Vincent-Sosthène FOUDA : Le pape Léon XIV n’est pas un chef d’État ordinaire. Il n’agit pas dans le registre de la diplomatie classique, mais dans celui de la conscience morale universelle. Ses paroles sont rares, mais elles portent. Et lorsqu’il parle, c’est pour éveiller, pour consoler, pour dénoncer.
Ces derniers jours, le Saint-Père a lancé un appel vibrant à la libération des prêtres et fidèles enlevés dans le Nord-Ouest du Cameroun, exprimant « sa grande douleur » et rappelant que les églises et les écoles doivent rester « toujours et partout des lieux sûrs ». Ce n’est pas un geste anodin. C’est un signal clair que le Vatican suit de très près la situation dans les régions anglophones du Cameroun, où les prêtres eux-mêmes sont devenus des cibles dans un conflit qui broie les plus vulnérables.
Le Nonce apostolique, représentant du Saint-Siège au Cameroun, est actuellement en tournée dans le pays. Cette mission diplomatique et pastorale vise à prendre le pouls de la situation sécuritaire, à rencontrer les communautés éprouvées, mais aussi à rassurer Rome sur les conditions d’un éventuel déplacement papal ou d’une prise de parole plus directe. Ce ballet diplomatique est scruté avec attention, tant par les autorités que par la société civile camerounaise.
Dans ce contexte, une rencontre du pape avec des familles de victimes, des représentants de la société civile ou des leaders religieux du NOSO serait un geste fort. Elle incarnerait cette « diplomatie de la proximité » chère au pape François et désormais poursuivie par Léon XIV. Elle traduirait aussi l’option préférentielle pour les pauvres et les opprimés, pilier de la doctrine sociale de l’Église.
Enfin, il ne faut pas sous-estimer la portée symbolique d’un mot, d’un geste, d’un silence même, venant du successeur de Pierre. Le Vatican n’est pas neutre : il est du côté de la paix juste, du dialogue sincère, de la dignité humaine. Et dans un pays où la parole est souvent confisquée, la voix du pape peut devenir un souffle d’espérance.
La rédaction : Certains observateurs craignent une récupération politique de cette visite. Est-ce un risque réel ?
Prof Vincent-Sosthène FOUDA : Les visites papales ne sont jamais improvisées. Elles sont préparées avec une rigueur diplomatique extrême, dans une logique de neutralité active et d’impartialité évangélique. Le Saint-Père ne vient pas comme caution politique, mais comme pasteur universel, porteur d’une parole libre, ancrée dans la vérité et la justice.
Le risque de récupération politique est réel, surtout dans un contexte où le pouvoir cherche à se légitimer par tous les moyens. Mais le Vatican a l’expérience des régimes autoritaires. Il sait lire entre les lignes, déjouer les mises en scène, contourner les pièges de la communication officielle. La diplomatie pontificale, forgée dans les méandres de l’histoire, ne se laisse pas instrumentaliser.
Le pape pourrait rencontrer des figures politiques au-delà du cercle restreint validé par le pouvoir en place. Il pourrait choisir de recevoir des représentants de l’opposition démocratique, des leaders religieux indépendants, des membres de la société civile, voire même – comme cela s’est déjà vu – inviter dans son avion un ou deux exilés politiques, pour signifier que l’Église ne pactise pas avec l’exclusion.
La rédaction : Que peut espérer le peuple camerounais de cette visite ?
Prof Vincent-Sosthène FOUDA : Le pape ne vient pas résoudre les crises politiques, militaires ou institutionnelles. Il n’est ni médiateur mandaté, ni arbitre international. Mais il vient réveiller les consciences, encourager les artisans de paix, rappeler aux puissants leur devoir de justice et rendre visible la souffrance des invisibles. Dans un pays où l’Église reste une voix écoutée, sa venue peut être un tournant moral. À condition que chacun entende l’appel.
Ce que le pape apporte, c’est une espérance active. Celle que chantait Didier Rimaud dans ses poèmes liturgiques :
« L’espérance est violence, elle est feu qui consume,
Elle est cri dans la nuit, elle est veille obstinée. »
Cette espérance-là n’est pas une consolation molle. Elle est tension vers la justice, refus du fatalisme, courage de la vérité. Elle est ce souffle qui pousse les peuples à se relever, même quand tout semble perdu.
Le pape vient aussi rassurer. Rassurer une Église meurtrie, endeuillée, parfois silencieuse. Deux évêques assassinés dans des circonstances jamais élucidées, des prêtres enlevés, torturés, tués, des religieuses menacées, des scandales à répétition à l’université catholique d’Afrique Centrale dont le siège est à Yaoundé… Le sang des serviteurs de l’Évangile a coulé sur cette terre. Et ce sang crie vers le ciel. Le pape ne peut pas l’ignorer. Il vient poser un baume, mais aussi une exigence : que la vérité soit dite, que la justice soit rendue, que la mémoire soit honorée.
Il viendra aussi, sans doute, bousculer ses propres frères dans l’épiscopat. Car certains, trop proches de l’oppresseur, ont oublié le Christ souffrant. Ils ont préféré les salons du pouvoir aux chemins de croix du peuple. Mais la parole du pape, si elle est fidèle à l’Évangile, ne les épargnera pas. Elle rappellera que le pasteur doit sentir l’odeur de ses brebis, et non celle des palais.
Enfin, le peuple camerounais peut espérer que cette visite ne soit pas qu’un moment, mais un mouvement. Que les mots soient suivis d’actes. Que la terre camerounaise ne demeure pas ce lieu où, selon l’expression de Paul, « le péché a surabondé » (Rm 5,20), mais qu’elle devienne ce lieu où la grâce surabonde davantage. Cela suppose une conversion des cœurs, mais aussi des structures. Une Église qui ose parler, une société qui ose écouter, un peuple qui ose espérer.





