Charles Chacot CHIME et la question des « Religions importées »

Dans cette sortie du journaliste, il jette un regard sur la question de la religion qui est loin d’être le véritable problème en Afrique.
« Le faux procès des religions « importées » : quand l’Afrique cherche les mauvaises causes de son retard

Par Charles Chacot CHIME, journaliste de veille

Depuis quelque temps, une idée gagne du terrain dans certains débats africains : l’Afrique serait en retard parce qu’elle aurait abandonné ses religions traditionnelles au profit de religions dites « importées », notamment le christianisme et l’islam. Pendant ce temps, dit-on, la Chine, l’Inde, la paraît séduisant. Il flatte le besoin légitime de réhabilitation culturelle. Mais à y regarder de près, il repose sur une lecture simpliste de l’histoire, de la religion et surtout du développement.

Attribuer le retard de l’Afrique à l’adoption de religions venues d’ailleurs, c’est chercher un bouc émissaire commode au lieu d’affronter les véritables causes de nos difficultés. C’est déplacer le débat des responsabilités politiques, économiques et institutionnelles vers le terrain symbolique des croyances.

Car enfin, si la religion était la clé principale du développement ou du sous-développement, comment expliquer que des nations partageant les mêmes religions aient des trajectoires si différentes ?

Pourquoi certains pays majoritairement chrétiens prospèrent-ils quand d’autres stagnent ? Pourquoi certaines nations musulmanes sont puissantes économiquement alors que d’autres sont en crise ? Pourquoi des pays très sécularisés dominent-ils aussi l’économie mondiale ?

La réponse est simple : le développement ne dépend pas prioritairement de la religion, mais de la qualité des institutions, de la gouvernance, de l’éducation, de la discipline collective et de la vision politique.

La Chine n’est pas devenue une puissance parce qu’elle aurait protégé une religion locale. D’ailleurs, elle est officiellement un État athée. Son essor repose sur une stratégie industrielle, une planification rigoureuse et un investissement massif dans l’éducation et les infrastructures.

L’Inde ne doit pas sa croissance à l’hindouisme, mais à ses réformes économiques, à la valorisation du savoir et à son intégration progressive dans les chaînes de valeur mondiales.

La Corée du Sud n’a pas décollé grâce au bouddhisme ou au christianisme, mais grâce à des politiques industrielles audacieuses, à la rigueur et au patriotisme économique.

Autrement dit, les nations se développent moins par la nature de leur religion que par la manière dont elles organisent leur société.

En Afrique, accuser les religions importées revient souvent à masquer des problèmes autrement plus profonds : la mauvaise gouvernance, la corruption, la faiblesse des institutions, le déficit de leadership, la dépendance économique et le manque de vision stratégique.

Il est plus facile de dire : « nous sommes pauvres parce qu’on nous a imposé des religions étrangères », que d’admettre que nous souffrons surtout de la mauvaise gestion de nos ressources, de la personnalisation du pouvoir et du sabotage de nos propres systèmes.

La religion devient alors l’alibi parfait pour éviter l’autocritique.

Plus encore, ce discours oublie une vérité essentielle : aucune religion n’est, par essence, un obstacle au progrès.

Le christianisme, l’islam comme les spiritualités traditionnelles peuvent inspirer des valeurs favorables au développement : discipline, solidarité, honnêteté, sens du devoir, justice.

Le problème surgit lorsque les hommes instrumentalisent la religion pour justifier l’inaction, l’obscurantisme ou la résignation.

Le véritable défi africain n’est donc pas de savoir si nos ancêtres priaient selon des rites locaux ou selon des religions venues d’ailleurs. Le défi est de bâtir des institutions solides, de valoriser la compétence, de sanctifier le travail et de mettre fin à l’impunité.

Un peuple peut prier dans une mosquée, dans une église, dans un temple ou sous un arbre sacré : s’il n’organise pas la justice, l’éducation et la production, il restera pauvre.

En réalité, ce débat sur les religions « importées » révèle parfois une tentation dangereuse : chercher dans la culture des explications mystiques à des échecs qui relèvent avant tout de choix humains et politiques.

Or le développement n’est pas une affaire de religion dominante ; c’est une affaire de gouvernance.

Le vrai combat de l’Afrique n’est pas contre les religions venues d’ailleurs.

Le vrai combat est contre la corruption qui détruit, l’incompétence qui bloque, les élites prédatrices qui pillent, et les systèes qui empêchent l’émergence du mérite.

Tant que nous continuerons à expliquer nos retards par les croyances plutôt que par nos structures, nous traiterons les symptômes en ignorant la maladie.

Et pendant que nous accuserons la religion, les véritables responsables du sous-développement continueront à prospérer dans l’ombre ».

 

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