Opinion : La problématique des légendes : cas de Georges Weah

Le journaliste camerounais Venant Mboua prend le cas de l’ancien international libérien devenu président de la République de son pays et s’interroge en ces termes :  « Suffit-il d’être populaire, patriote et influent pour être un dirigeant compétent et honnête? »
 I – Origine et jeunesse

George Manneh Oppong Ousman Weah est né en 1966 à Monrovia. Il a grandi dans le bidonville de Clara Town, élevé par sa grand-mère, dans des conditions d’extrême pauvreté. Issu des ethnies Kru (de par son père) et Bassa (de par sa mère et sa grand-mère qui l’a élevé), Weah fait partie du grand groupe des Country people (indigènes et longtemps défavorisé quoique majoritaire à plus de 90 %) différent des Congo, descendants des anciens esclaves, arrivés sur le territoire en 1822.

Enfant pauvre, il joue au foot dans les rues, avant d’intégrer tour à tour, les clubs de Young Survivors, Mighty Barrolle et Invincible Eleven. Il abandonne très vite l’école et fait des travaux de survie parallèlement au football. En 1987, il est repéré par le Tonnerre Kalara Club de Yaoundé, qui le recrute. À Yaoundé, il joue, pendant une saison, 18 matches et marque 14 buts. Claude Leroy, le sélectionneur des Lions Indomptables, le propose à l’AS Monaco, venu au Cameroun superviser Stephan Tataw. Il signe à Monaco. C’est le début d’une longue et fructueuse carrière professionnelle en Europe.

II – Carrière et Lauriers

Weah jouera donc à Monaco, au PSG, AC Milan, Chelsea, Manchester City, Olympique de Marseille et Al Jazira. Il  remporte la coupe de France en 1991, le championnat de France en 1994 et termine meilleur buteur de la Ligue des champions en 1995.

Il est Ballon d’or africain en 1989 et 1994.

En Italie, 1995-2000, il est champion d’Italie en 1996 et 1999. En fin d’année 1995, il est désigné Ballon d’or et Meilleur joueur FIFA. Weah plane sur le football mondial. Pour couronner cette carrière, il est désigné Footballeur (de champ) africain du 20e siècle, en 2000 au côté de Joseph Antoine Bell, meilleur gardien de but, par IFFHS (International Federation of Football History & Statistics).

En sélection, c’est la débrouille. L’État du Libéria n’existe presque plus, depuis le déclenchement de la guerre. Weah finance l’équipe nationale de sa poche (billets d’avion, primes, équipements).

III – Fin de carrière et engagement politique

Pour sa gloire internationale, ses œuvres humanitaires et son engagement patriotique, George Weah était déjà le héros national, l’unificateur d’un pays déchiré par les guerres et les rancœurs historiques.  Pendant toute la période de guerre, il ne s’est rapproché d’aucun groupe politique ou militaire. C’est donc logiquement que de nombreux libériens le voient en Homme de la situation, pour sortir le pays de la pauvreté et unir son peuple.

Il fonde le parti CDC, Congrès pour le changement démocratique. Bien que très populaire auprès des masses et de la jeunesse, il perd au second tour de la présidentielle 2005 (pourtant en tête au 1er tour), face à Ellen Johnson Sirleaf, une ex-fonctionnaire internationale, avec 40,6%). Pendant la campagne, ses détracteurs lui trouvent deux handicaps majeurs : le manque d’expérience (il a bien joué au football, mais n’a jamais travaillé ailleurs) et de diplômes (il n’a pas achevé ses études secondaires).

Après cet échec, la légende retourne aux études. Il recommence au secondaire, à la Continental Academy de Miami et obtient son diplôme d’études secondaires en 2007. Il poursuit son cheminement à DeVry University de Miami et obtient un Bachelor Degree (licence) en Business administration en 2011. En 2013, il complète son cursus par un Master en Administration publique, dans la même université, en 2013.

IV – Les victoires politiques

Nantis de ses diplômes, réputation et influence de footballeur toujours intact, Weah remporte l’élection sénatoriale en 2014, en battant Robert Sirleaf, le fils de la présidente, avec 78% des suffrages. En 2013, à la fin du 2e mandat de Johnson Sirleaf, Weah remporte la présidentielle au second tour, face à Joseph Boaki, vice-président de Johnson Sirleaf.

Les partisans du nouveau président chantent maintenant ses mérites académiques, louent son patriotisme et surtout, rappellent sa fortune, acquise sur les stades de football. Tout cela fait de lui, l’homme idéal pour : 1) lutter contre la corruption (il n’a pas besoin des maigres sous du pays), 2) attirer investisseurs et donateurs, du fait de sa renommée internationale.

V- la légende à l’épreuve de la gouvernance.

Si Weah améliore quelques infrastructures (routes et bâtiments pour le sport et la jeunesse), garde intacte les liberté politiques, le reste de son bilan est lourdement critiqué.

Première désillusion du peuple : à son entrée en fonction, le Rambo anti-corruption refuse de déclarer ses biens. En plus, son mandat est marqué par une recrudescence de scandales de corruption et d’impunité, au point où le gouvernement américain place certains de ses collaborateurs sur la liste des sanctions.

Au plan social, la déception de la jeunesse et des masses est grande. La légende mondiale n’a pas attiré assez d’investisseurs et de donateurs pour réduire la pauvreté. Au contraire, le fléau semble avoir décuplé dans le pays.

Il est aussi reproché à Weah, ses nombreux et longs séjours à l’étranger, notamment aux États-Unis, où vit sa famille. C’est donc logiquement qu’en 2023, il perd d’une courte tête (49,11 contre 50,89) devant son éternel rival, Joseph Boaki (un autre expert international, ancien ministre des précédents régimes et surtout, très récent vice-président sous Mme Sirleaf).

  1. Mister George, le gentleman démocratique

George Weah pose un geste historique au Libéria et en Afrique. Alors que les résultats très serrés auraient pu donner lieu à des contestations, et donc à une crise postélectorale fatale pour ce pays fragile, le dieu des stades redescend sur terre et humblement, reconnait sa défaite. Bien avant même l’annonce des résultats par les institutions compétentes, Weah appelle son rival et le félicite, puis informe le peuple libérien de sa défaite, via un communiqué.

Les Libériens et la communauté internationale ont salué son geste. Dans les quartiers, le peuple au sein duquel il a toujours de nombreux partisans, garde intouchable la légende de football, le patriote qui a soutenu la nation pendant la guerre, mais au plan de la gouvernance, on espère qu’il mettra son échec à profit pour peaufiner son expérience en gouvernance. Et revenir plus aguerri.

La paix soit avec vous

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