Chronique : La place du football au Cameroun vue par Vincent Sosthène Fouda

Dans cette tribune, l’universitaire analyse la nouvelle place que le Cameroun accorde au football.

C’est dans ce théâtre saturé de passions que Samuel Eto’o a été projeté, non pas comme dirigeant, mais comme totem national.  Et c’est précisément pour cela que toute analyse rationnelle de son bilan déclenche des tempêtes irrationnelles. Il veut inventer le jeu à « Seul » contraire du jeu à 11.

  1. Le football comme champ social : une sociologie de l’hystérie collective

Les 1 792 réactions à ma chronique ne sont pas un débat.   Elles sont un diagnostic. – 49 % d’injures personnelles : Ce n’est pas de la colère.  C’est la preuve que la critique, au Cameroun, reste un acte de transgression.  Dans un pays où l’espace public n’a jamais été structuré, l’argumentation est perçue comme une agression.  On ne répond pas à l’idée : on attaque le corps qui l’a formulée.

– 13 % d’analyses contradictoires :  Le noyau adulte.    La minorité qui prouve que le Cameroun peut encore se sauver de lui‑même. – 35 % demandent “ce que j’ai apporté au Cameroun” :   C’est la logique du capital moral :

“Tu n’as pas le droit de parler si tu n’as pas servi.”   Comme si la vérité dépendait du curriculum vitae de celui qui la prononce. – 3 % de marabouts :  Le marché parallèle du sens.  Quand les institutions échouent, les entrepreneurs du magique prospèrent. Ces chiffres ne sont pas anecdotiques.  Ils sont structurels.

Ils disent ce que nous sommes devenus : un pays où la rationalité est minoritaire, où la critique est suspecte, où la pensée est un acte de résistance.

  1. Eto’o : un capital symbolique écrasé par un champ déstructuré

Il faut le dire sans trembler :   Samuel Eto’o possède une intelligence politique rare.

Il sait ce qu’est un État.

Il sait ce qu’est une institution.

Il sait ce qu’est la responsabilité.

Il sait même — et il l’a dit — faire la différence entre un homme politique et un homme d’État.

Mais un individu, même doté d’un capital symbolique exceptionnel, ne peut pas compenser les défaillances structurelles d’un champ entier.

Le football camerounais est un champ :

– désinstitutionnalisé,

– fragmenté,

– dominé par les loyautés plutôt que par les compétences,

– où la modernisation est perçue comme une menace,

– où la suspicion est la norme,

– où l’autorité est contestée par principe.

Dans un tel champ, même un acteur exceptionnel finit par être absorbé par les logiques du milieu.

C’est pourquoi les néophytes du football — ceux qui n’ont ni haine ni passion — peuvent constater que les fruits escomptés ne sont pas au rendez‑vous.

Ce n’est pas la faute d’un homme.

C’est la faute d’un système.

III. Le détour par Léon XIV : la sociologie de l’oubli

Lorsque le Pape Léon XIV, en visite au Cameroun le mois dernier, a ressuscité la mémoire du père Barthélémy Nyom, il a fait plus qu’un geste spirituel.

Il a révélé une vérité sociologique fondamentale :  le Cameroun souffre d’amnésie institutionnelle. Que personne — pas même ses successeurs — ne sache où repose le premier recteur de l’Université catholique d’Afrique centrale n’est pas un détail.

C’est un symptôme. Un pays qui ne sait pas où sont enterrés ses fondateurs est un pays qui n’a pas encore construit son propre récit.   Un pays qui ne sait pas où sont ses archives ne peut pas savoir où il va.   Un pays qui ne sait pas honorer ses morts ne peut pas honorer ses vivants. Dans un tel contexte, comment s’étonner que la Fecafoot, elle aussi, ne sache plus où elle va ?

  1. La malédiction n’est pas celle d’Eto’o : elle est nationale

J’ai écrit : « La malédiction de Samuel Eto’o n’est pas celle d’un homme.  C’est celle d’un pays qui tarde à devenir adulte. »

Je le maintiens.

Je le répète.

Je l’assume.

Un pays devient adulte quand :

– la critique est possible,

– les institutions sont stables,

– la mémoire collective est entretenue,

– la responsabilité est claire,

– le débat public est civilisé.

Nous n’y sommes pas encore.

Nous tournons autour de l’âge adulte comme un enfant qui refuse de lâcher son jouet.

Le football camerounais n’est pas malade.

Il est le symptôme d’un pays qui refuse de se regarder en face.

  1. Conclusion : ce que révèle vraiment le cas Eto’o

Le Cameroun n’a pas un problème de football.  Il a un problème de structure, de mémoire, de culture politique, de rapport à la vérité, de rapport à l’autorité, de rapport à la critique. Eto’o n’est ni un sauveur ni un bourreau.   Il est un révélateur. Il révèle :

– notre incapacité à institutionnaliser,

– notre tendance à personnaliser,

– notre fragilité face à la critique,

– notre immaturité collective,

– notre besoin de héros pour masquer nos défaillances.

Le jour où le Cameroun acceptera de devenir adulte,

Le football deviendra un sport,

La Fecafoot deviendra une institution,   et les débats deviendront des débats.

En attendant, nous continuerons à confondre analyse et attaque, critique et trahison, vérité et offense.

Et c’est cela, la véritable malédiction.

 

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