Quand AD Ports Group Redessine la Carte Logistique de l’Afrique Centrale
Le 12 février 2026, une poignée de mains scelle bien plus qu’un contrat : elle inaugure un nouveau chapitre de la géographie économique africaine. En accordant à AD Ports Group une concession de trente ans pour la construction et l’exploitation d’un terminal de vrac sec au Port de Douala-Bonabéri, le Cameroun ouvre les vannes d’un investissement de 73,4 millions d’euros — et, avec elles, une série de questions décisives sur l’avenir du commerce régional, la souveraineté portuaire et le positionnement de l’Afrique centrale dans les flux logistiques mondiaux.
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UN DEAL STRATÉGIQUE À LA MESURE DES AMBITIONS ÉMIRATIES
Il faut remonter aux origines d’AD Ports Group pour comprendre la logique implacable qui le conduit aujourd’hui à Douala. Créé en 2006 sous l’égide du gouvernement d’Abu Dhabi, le groupe s’est d’abord consolidé autour du port de Khalifa — l’un des terminaux les plus modernes du Golfe — avant d’entamer, à partir de 2018, une expansion africaine méthodique, presque géographiquement chirurgicale : Égypte, Maroc, Tunisie, Kenya, Tanzanie, Angola, République du Congo. Chaque implantation obéit à une même grille de lecture : sécuriser les corridors commerciaux, consolider les liaisons avec les économies d’hinterland et créer des écosystèmes logistiques intégrés capables de capter la valeur bien au-delà du simple acte de transbordement.
La signature camerounaise, portée du côté émirati par Mohamed Eidha Al Menhali, Regional CEO Afrique d’AD Ports Group, et côté local par la société Africa Ports Development (APD) dirigée par Marc Tabchy, s’inscrit dans cette vision continentale. Douala n’est pas un hasard géographique : c’est la seule grande façade atlantique d’Afrique centrale disposant d’un arrière-pays immédiat de plus de 50 millions de consommateurs, couvrant le Cameroun, le Tchad, la Centrafrique, et gravitationnellement, le nord du Congo et du Gabon. Contrôler Douala, c’est, pour une puissance logistique, tenir les clés d’un marché sous-équipé mais en pleine expansion.
« Contrôler Douala, c’est tenir les clés d’un marché de 50 millions de consommateurs dont les infrastructures portuaires sont en retard d’une génération. »
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L’ANATOMIE D’UN PROJET À 73,4 MILLIONS D’EUROS
Sur le plan technique, l’accord porte sur la conception, la construction et l’exploitation d’un terminal de vrac sec situé sur la rive droite du fleuve Wouri, au sein de la zone portuaire de Douala-Bonabéri. Le périmètre est ambitieux : 900 mètres linéaires de quai, une zone d’emprise de 36 hectares entièrement remblayés, et une capacité de traitement estimée à 4 millions de tonnes de vrac sec par an dès la fin de la Phase 1. La construction est projetée entre 2026 et 2028, avec une mise en service progressive.
L’architecture capitalistique du projet mérite attention. AD Ports Group, associé à deux autres investisseurs émiratis, détient 60 % de la société opératrice, Africa Ports Development portant les 40 % restants. Cette configuration confère au groupe émirati un intérêt économique effectif de 51 % — une majorité de contrôle suffisamment confortable pour imposer sa culture opérationnelle et ses standards internationaux, tout en maintenant un partenaire local crédible et ancré dans le tissu économique camerounais. C’est, en réalité, la formule éprouvée par les grands opérateurs portuaires mondiaux — qu’ils soient singapouriens (PSA), hongkongais (Hutchison) ou émiratis — lorsqu’ils investissent dans des marchés émergents à forte intensité politique.
La structure financière elle-même — 73,4 millions d’euros, soit 48,1 milliards de FCFA — place ce terminal parmi les plus grands investissements d’infrastructures privées de l’histoire économique récente du Cameroun. Pour comparaison, c’est l’équivalent d’environ 15 % du budget d’investissement annuel de l’État camerounais. Et ce, sans solliciter les caisses publiques.
III. LA GÉOPOLITIQUE DU VRAC : DERRIÈRE LE TERMINAL, LES CHAÎNES DE VALEUR
Pourquoi un terminal de vrac sec, et pourquoi maintenant ? La réponse tient en trois dynamiques convergentes. La première est la croissance soutenue des importations de céréales, de ciment, d’engrais et de clinker dans le bassin du lac Tchad — des marchandises dont le traitement en vrac exige des infrastructures spécialisées que le port actuel de Douala peine à absorber. La deuxième est la congestion chronique du terminal polyvalent existant, qui génère des délais d’attente préjudiciables aux importateurs régionaux et renchérit mécaniquement le coût des produits de grande consommation. La troisième, enfin, est la compétition croissante que livrent à Douala les ports de Kribi, de Libreville et de Pointe-Noire pour capter le trafic de transit à destination des pays sans littoral.
En implantant un terminal dédié au vrac sec avec des standards de classe mondiale, AD Ports Group ne se contente pas de résoudre un déficit de capacité : il crée une barrière à l’entrée. Un terminal moderne, bien géré, doté d’équipements de déchargement pneumatique et de silos intégrés, peut réduire les coûts de manutention de 20 à 35 % par rapport aux installations conventionnelles. C’est une proposition de valeur suffisamment puissante pour fidéliser les armateurs et les chargeurs sur une génération entière — soit précisément la durée de la concession.
« Un terminal moderne peut réduire les coûts de manutention de 20 à 35 %. Sur 30 ans, c’est une barrière à l’entrée redoutable — et un levier de captation du trafic régional. »
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LES DÉFIS QUE L’ENTHOUSIASME NE DOIT PAS MASQUER
Tout accord de cette nature charrie avec lui des zones d’ombre qu’un regard journalistique rigoureux se doit d’éclairer. Le premier sujet est celui de la souveraineté tarifaire. Sur 30 ans, qui fixe les droits de manutention ? Quels mécanismes de régulation l’État camerounais conserve-t-il pour éviter que la position dominante du concessionnaire ne se traduise en rente de situation aux dépens des importateurs locaux ? Les termes exacts de la convention de concession — qui n’ont pas été rendus publics dans leur intégralité — sont ici décisifs.
Le deuxième enjeu est celui du contenu local. L’annonce de 4 000 emplois directs et indirects est un chiffre qui mérite d’être qualifié : combien d’emplois qualifiés ? Quelle part réservée aux ingénieurs et techniciens camerounais ? Quels engagements de transfert de compétences vers les équipes locales ? Dans un pays où le chômage des jeunes diplômés atteint des niveaux structurellement préoccupants, la qualité de l’intégration locale déterminera en grande partie l’acceptabilité sociale du projet.
Enfin, la dimension environnementale ne saurait être écartée d’un revers de main. Le remblayage de 36 hectares sur le fleuve Wouri — un écosystème littoral d’une richesse biologique rare — impose une exigence d’études d’impact sérieuses, indépendantes et opposables. Les exemples africains de projets portuaires mal arbitrés sur ce plan ont souvent engendré des contentieux longs et coûteux, dommageables tant pour les investisseurs que pour les communautés riveraines.
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CE QUE CE PROJET DIT DE L’AFRIQUE CENTRALE DE DEMAIN
Au-delà des chiffres et des clauses contractuelles, la concession AD Ports Group / Port Autonome de Douala envoie un signal puissant aux marchés. Elle démontre, en premier lieu, que le Cameroun est désormais perçu par les investisseurs institutionnels du Golfe comme une destination crédible pour des engagements de long terme — ce qui n’allait pas de soi il y a encore une décennie, dans un environnement régional marqué par l’insécurité sécuritaire et l’instabilité des règles du jeu.
Elle révèle, en second lieu, l’ambition structurante d’AD Ports Group de positionner l’Afrique centrale — aux côtés de l’Afrique de l’Est, où le groupe est déjà présent au Kenya et en Tanzanie — comme l’un de ses axes de développement prioritaires pour la prochaine décennie. La logique de réseau est ici à l’oeuvre : plus le groupe consolide de positions portuaires africaines, plus il est en mesure de proposer aux armateurs des solutions de bout en bout, des coûts de transit compétitifs et des temps de rotation maîtrisés.
Pour le Cameroun, enfin, l’enjeu est de transformer cet investissement en levier de montée en gamme industrielle et logistique. Un port de classe mondiale n’est pas une fin en soi : c’est un catalyseur, à condition que les zones industrielles adjacentes, les corridors routiers vers l’hinterland et la formation professionnelle des opérateurs locaux suivent le même rythme d’ambition. C’est, in fine, à cette cohérence systémique que se mesurera le véritable héritage de cet accord sur trente ans.
« Un port de classe mondiale n’est pas une fin en soi : c’est un catalyseur. L’héritage de cet accord sur trente ans se mesurera à la cohérence des investissements qui l’entourent. »
EN GUISE DE CONCLUSION : LE TEMPS LONG COMME SEUL ARBITRE
Le 12 février 2026 restera probablement dans les manuels d’économie camerounais comme la date à partir de laquelle Douala a cessé d’être simplement un port régional pour devenir un nœud logistique à vocation continentale. Mais l’histoire économique africaine est jalonnée d’accords spectaculaires dont la promesse initiale a été ensevelie sous la médiocrité de l’exécution. La différence, cette fois, tient peut-être au profil même d’AD Ports Group : un opérateur coté en Bourse, soumis aux exigences de transparence des marchés internationaux, dont la réputation globale constitue, paradoxalement, la meilleure garantie pour ses partenaires africains.
La balle est désormais dans le camp des autorités camerounaises — et plus largement dans celui de l’ensemble des acteurs économiques régionaux — pour s’assurer que ce partenariat devienne non pas une nouvelle page d’extractivisme portuaire, mais le premier chapitre d’une véritable industrie logistique africaine construite par et pour les Africains.
Jules Fabrice Libam Lemba
Program Manager Officer | Business Coach
Douala, Cameroun | ninase22@yahoo.fr | (+237) 696 076 046





