Dans cette analyse pertinente, L’universitaire et homme politique se positionne comme un militant pour la décolonisation des récits qui font en sorte qu’il existe un « problème bamiléké» au sein de la société Camerounaise.
Depuis deux semaines, je suis dans la boue. Certains disent que je suis la boue elle-même. Mbembe serait le ciment. Mais Mbembe, je le connais depuis que j’étais haut comme deux pommes de terre. Je sais donc qu’il vient de tomber dans son plus mauvais travers : celui qui m’avait déjà obligé, dans les années 2000, à prendre position pour lui contre Mahmood Mamdani, alors que je n’étais qu’un jeune post-doctorant, naïf mais lucide.
Aujourd’hui, je voudrais lire avec vous deux auteurs coloniaux. Non pas pour les célébrer, mais pour les déshabiller. Car leurs travaux nous prouvent une chose : soit nous avons déserté la recherche, soit nous sommes paresseux. Dans les deux cas, nous avons tort. Et Claude Assira perd sa toge en voulant faire l’intéressant.
Claude Tardits et Jean Hurault, figures majeures de l’ethnographie coloniale au Cameroun dans les années 1960, ont produit un savoir sur les sociétés bamiléké. Un savoir riche, certes, mais profondément orienté. Un savoir qui ne décrit pas, mais qui classe. Qui ne comprend pas, mais qui surveille. Un savoir qui construit le « problème bamiléké » comme une catégorie coloniale, essentialisant une population dynamique en source de désordre. Il est temps de relire ces textes, non pas avec révérence, mais avec résistance. Moi je suis fils de la résistance éternelle même sans caleçon je resisterai toujours.
Le savoir colonial comme instrument de pouvoir
Claude Tardits, dans Contribution à l’étude des populations bamiléké de l’Ouest Cameroun (1960), est mandaté par l’ORSTOM et le Conseil supérieur des recherches sociologiques outre-mer. Il ne vient pas comprendre les Bamiléké. Il vient les réguler. La préface du gouverneur Hubert Deschamps ne laisse aucun doute : il s’agit de contenir une population perçue comme instable, mobile, et politiquement dangereuse. J’ai eu la chance de partager ses repas chez Philippe Laburthe-Tolra pendant que Claude Assira étudiait assidûment le droit.
Jean Hurault, dans La structure sociale des Bamiléké (1962), adopte une approche plus systématique. Il cartographie les chefferies de Bafoussam, Bandjoun et Batié. Il parle de parenté, de coutumes, d’organisation sociale. Mais il cherche un « schéma général », une grille, une norme. Il homogénéise ce qui est pluriel. Il rationalise ce qui est vivant.
Ces deux auteurs, bien que différents dans leur méthode, participent à une même entreprise : produire un savoir utile à la gestion coloniale. Un savoir qui ne libère pas, mais qui enferme. Qui ose me dire le contraire?
La fabrication du « problème »
Tardits et Hurault convergent sur plusieurs points :
– Surpopulation et émigration : Tardits voit dans la mobilité bamiléké une menace pour l’ordre urbain. Hurault documente les flux migratoires vers Douala et les plantations du Mungo comme une réponse à la pression démographique. Mais aucun ne voit l’intelligence stratégique de ces mouvements.
– Chefferies et coutumes : Hurault insiste sur la variabilité des chefferies, mais cherche à dégager un modèle. Il fige ce qui est fluide. Il classe ce qui résiste.
– Organisation sociale : Les deux décrivent une société hiérarchisée, mais sans reconnaître la capacité d’innovation, de négociation, de subversion des acteurs locaux.
Le « problème bamiléké » devient ainsi une construction savante. Une fiction administrative. Une invention coloniale.
Une lecture décoloniale : renverser le regard
L’approche décoloniale ne propose pas une simple critique. Elle propose un renversement. Elle invite à :
– Repolitiser les dynamiques sociales : L’émigration n’est pas un désordre. C’est une stratégie. Une réponse à l’exclusion. Une manière de dire « nous existons ».
– Reconnaître la pluralité des chefferies : Il n’y a pas de modèle unique. Il y a des formes, des négociations, des résistances. Il y a du politique dans le local.
– Réhabiliter la résistance : Les Bamiléké ne sont pas un problème. Ils sont une réponse. Une réponse à la violence coloniale. Une réponse à l’oubli. Une réponse à l’effacement.
Conclusion
Les travaux de Tardits et Hurault doivent être relus. C’est pour faire ce travail que Bonaventure Mve Ondo nous donna un jour une bourse post-doctorale de la fracophonie. Non pas pour les répéter, mais pour les déconstruire. Le « problème bamiléké » n’est pas une réalité. C’est une invention. Une invention savante. Une invention politique.
Décoloniser ce regard, c’est refuser les catégories imposées. C’est écouter les récits locaux. C’est reconnaître les violences épistémiques du savoir colonial. C’est écrire autrement. C’est ce que j’ai appris à faire dès le sein de ma mère qui n’est pas Calixte Beyala. Depuis la boue, peut-être. Mais une boue fertile. Une boue qui pense. Une boue qui parle.
- Si tu veux étoffer ta bibliographie critique avant de réagir, je te conseille les lectures suivantes.
– Tardits, Claude. Contribution à l’étude des populations bamiléké de l’Ouest Cameroun. ORSTOM, 1960.
– Hurault, Jean. La structure sociale des Bamiléké. ORSTOM, 1962.
– Mbembe, Achille. Sortir de la grande nuit. La Découverte, 2010.
– Nganang, Patrice. La République des Imaginaires. Presses de Sciences Po, 2021.
– Grosfoguel, Ramón. Décoloniser les savoirs. Revue Multitudes, 2011.
NB : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale de 237actu.com.





