L’histoire économique du Cameroun par Charles Armel Mbatchou

Dans cette analyse du journaliste, il retrace les différents moments économiques du Cameroun sous l’ère de Paul Biya marquée par des passages déplaisant.celle d’une économie d’État prospère vers une désindustrialisation graduelle.
1.      L’Âge d’Or et l’Héritage (1982-1986)

Lorsque Paul Biya accède à la magistrature suprême le 6 novembre 1982, il hérite d’un tissu industriel solide bâti sous Ahmadou Ahidjo. Le pays compte alors des entreprises d’État puissantes dans presque tous les secteurs :

  • ALUCAM (Aluminium)
  • CELLUCAM (Cellulose du Cameroun)
  • SONARA (Raffinage)
  • Cameroon Airlines (Le « Onzième de la Onzième »)

Durant les premières années, le slogan est à la « rigueur et transparence ». Cependant, le premier choc survient très tôt avec la fermeture de la CELLUCAM en 1982-1983, suite à une explosion et des problèmes de rentabilité, marquant le premier grand échec industriel du régime naissant.

1.      La Crise et les Ajustements Structurels (1987-1997)

C’est la période la plus sombre de l’histoire économique du pays. La chute des cours du pétrole et des matières premières (café, cacao) plonge le Cameroun dans une récession brutale en 1987.

La Chronologie du Désengagement

  1. 1989 : Début du premier Programme d’Ajustement Structurel (PAS) sous la pression du FMI et de la Banque Mondiale. L’État est sommé de privatiser ou de liquider ses entreprises déficitaires.
  2. 1990-1995 : Vague de liquidations massives. Des dizaines d’entreprises disparaissent (ONCPB pour le cacao, la BCD pour la banque, la FOGAPE).
  3. 1994 : La dévaluation du Franc CFA de 50% achève de fragiliser les industries locales qui dépendent des intrants importés.
III. Les Grandes Privatisations : La Fin du Nationalisme Économique (1998-2008)

Pour stabiliser les finances publiques, le régime Biya cède les actifs stratégiques à des groupes étrangers (principalement français au départ).

  • SNEC (Eau) : Devient la CDE (aujourd’hui Camwater après une renationalisation partielle).
  • SONEL (Électricité) : Cédée à l’américain AES en 2001. C’est le début d’une crise énergétique durable pour l’industrie.
  • REGIFERCAM (Chemin de fer) : Devient Camrail (Groupe Bolloré) en 1999.
  • Cameroon Airlines (Camair) : Le fleuron national sombre dans une agonie financière. Sa liquidation est officiellement prononcée en 2008, remplacée plus tard par Camair-Co, qui peine toujours à atteindre l’équilibre.
  1. L’Échec de la « Grande Réalisation » et les Faillites Modernes (2009-2025)

Malgré les slogans de « Grandes Ambitions » puis de « Grandes Réalisations », la structure industrielle ne se redresse pas. Le pays se tourne vers de grands projets d’infrastructures (barrages, ports), mais la transformation locale stagne.

Les Cas Emblématiques récents

  • La SONARA (2019) : Un incendie ravage la seule raffinerie du pays le 31 mai 2019. Depuis, l’entreprise est techniquement en faillite et le pays dépend totalement de l’importation de produits finis, un comble pour un pays producteur de pétrole.
  • Le Secteur Textile (CICAM) : Autrefois leader régional, la CICAM est aujourd’hui une ombre d’elle-même, menacée de disparition totale face à la concurrence chinoise et à l’absence d’investissement de l’État.
  • ALUCAM (2024-2025) : Le départ du partenaire stratégique Rio Tinto a laissé l’entreprise dans une situation critique, illustrant la difficulté de maintenir un géant industriel sans vision à long terme.
1.      Analyse d’un Échec : Pourquoi la Liquidation ?

Le bilan de ces 43 ans met en lumière trois causes majeures du déclin :

  1. Le Clientélisme Politique : Les entreprises d’État ont longtemps servi de « caisses de résonance » pour le parti au pouvoir (RDPC), avec des directions nommées sur des critères de loyauté plutôt que de compétence.
  2. Le Déficit Énergétique : Aucune industrie lourde ne peut survivre avec les délestages chroniques qui ont marqué les deux dernières décennies.
  3. La Corruption Endémique : Les détournements de fonds publics (mis en lumière par l’Opération Épervier) ont vidé les réserves de réinvestissement des fleurons nationaux.
Conclusion

En 43 ans de règne, le Cameroun est passé d’une puissance industrielle prometteuse en Afrique Centrale à une économie de services et de commerce d’importation. La liquidation de la Camair et les difficultés de la Sonara restent les symboles les plus douloureux d’une souveraineté économique perdue au profit d’une gestion court-termiste.

 

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