Onze intellectuels, dont Achille Mbembe, appellent à une transition constitutionnelle.
La question de la succession de Paul Biya revient au centre du débat politique camerounais. Dans une tribune publiée dans le quotidien français Libération, onze intellectuels, parmi lesquels Achille Mbembe, Biloa et Muna, appellent à l’ouverture d’une transition constitutionnelle. Ils demandent notamment aux autorités compétentes de faire constater la vacance du pouvoir, estimant que le Cameroun traverse une crise institutionnelle profonde après plusieurs décennies de gouvernance de Paul Biya.
« Le pays, dans les faits, n’est plus gouverné »
Le ton est particulièrement ferme. Les signataires de la tribune estiment que le fonctionnement des institutions camerounaises est fragilisé par les absences prolongées du chef de l’État, âgé de 93 ans selon leur texte, ainsi que par ce qu’ils décrivent comme une déconnexion croissante entre la présidence et le gouvernement.
Pour ces intellectuels issus de différents horizons, cette situation compromet la capacité de l’État à prendre les décisions nécessaires et à préparer sereinement l’avenir du pays. Ils évoquent également les conséquences économiques de cette paralysie, notamment l’incertitude pour les investisseurs, la dégradation des équilibres économiques et la captation présumée des ressources publiques par des intérêts privés.
Les signataires reviennent aussi sur l’élection présidentielle du 12 octobre 2025, dont la crédibilité et les résultats ont été contestés. À leurs yeux, ce scrutin n’a pas permis de résoudre la question de l’alternance politique.
La vacance du pouvoir au cœur de leur démarche
Au cœur de leur appel figure la demande de faire constater la vacance de la présidence de la République dans le respect des dispositions constitutionnelles. Les auteurs de la tribune insistent sur le fait qu’une telle démarche ne constituerait pas une rupture avec l’ordre institutionnel, mais plutôt une application de la Constitution.
Ils rappellent que, selon les dispositions constitutionnelles évoquées dans leur texte, l’intérim présidentiel revient au président du Sénat. Celui-ci est soumis à des restrictions, notamment l’interdiction de réviser la Constitution, de modifier la composition du gouvernement, de recourir au référendum ou de se porter candidat à l’élection présidentielle qu’il est chargé d’organiser.
Les onze intellectuels mettent ainsi en garde contre toute tentative de succession qui contournerait les mécanismes constitutionnels ou favoriserait une transmission du pouvoir au sein de l’entourage familial du chef de l’État.
Sept principes pour encadrer la transition
Les signataires ne se limitent pas à réclamer un changement au sommet de l’État. Ils proposent également un cadre destiné à garantir la légitimité et la crédibilité d’une éventuelle transition.
Leur proposition repose sur sept principes majeurs : le respect du cadre constitutionnel de l’intérim, l’établissement d’un calendrier strict, la mise en place d’un organe électoral indépendant, la réouverture de l’espace politique, la prise en compte des spécificités anglophones du pays, la neutralité des institutions régaliennes et la création d’une commission indépendante de veille et de résolution.
Cette dernière aurait notamment pour mission de contribuer à l’établissement des faits concernant les violations des droits humains, les arrestations arbitraires, le conflit dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ainsi que les crimes économiques présumés. Elle devrait également formuler des recommandations en faveur de la réconciliation nationale, sans se substituer aux tribunaux.
Les auteurs insistent par ailleurs sur la nécessité de libérer les prisonniers politiques et de permettre le retour des exilés sans entrave, afin que toutes les composantes de la société puissent participer au processus politique.
La crise anglophone et le dialogue national
Autre point central de cette tribune : la prise en compte du caractère bilingue et biculturel du Cameroun. Les signataires rappellent l’histoire de la réunification entre la République du Cameroun et le Southern Cameroons en 1961. Ils estiment que l’abandon du fédéralisme en 1972 et la marginalisation progressive des institutions et traditions héritées du système anglophone ont contribué à alimenter la crise qui secoue les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest depuis 2016.
Pour eux, aucune transition crédible ne peut faire l’impasse sur cette réalité. Les populations anglophones doivent participer effectivement aux instances de décision, tandis qu’un dialogue sur la forme de l’État doit pouvoir être engagé.
Les intellectuels appellent ainsi à un vaste débat public et à un dialogue national conduit dans les deux langues officielles, avec la participation des acteurs politiques, des institutions, des organisations civiles, des autorités religieuses et traditionnelles ainsi que de la diaspora.
Des exemples africains invoqués comme avertissement
Pour appuyer leur démarche, les signataires citent les expériences de l’Algérie sous Abdelaziz Bouteflika, de la Tunisie sous Habib Bourguiba, du Zimbabwe sous Robert Mugabe et du Gabon sous Ali Bongo Ondimba.
Selon leur analyse, le maintien prolongé de dirigeants dont les capacités à exercer pleinement leurs fonctions sont contestées, ou l’absence de mécanismes de succession crédibles, peut favoriser des sorties de crise brutales et incertaines.
Ils appellent donc le Cameroun à anticiper toute éventuelle vacance du pouvoir afin d’éviter une transition improvisée, confisquée par des intérêts particuliers ou marquée par des tensions supplémentaires.
Un appel adressé aux institutions et à l’opinion publique
En conclusion, les onze intellectuels invitent les acteurs institutionnels, politiques et civils, ainsi que les citoyens de l’intérieur et de la diaspora, à se mobiliser autour des principes qu’ils défendent.
Ils estiment qu’une transition ne peut être légitime que si elle est constitutionnelle, inclusive et limitée dans le temps. Leur tribune relance ainsi le débat sur l’avenir institutionnel du Cameroun, la succession présidentielle et les conditions d’une alternance politique pacifique.





