Scandale du don riz chinois : « Ce qui fait vraiment mal »

La Chine devrait livrer une aide alimentaire au Cameroun composée de riz, pour un montant de plus de 1,6 milliard de FCFA. Une situation qui interroge l’universitaire et économiste Louis Marie Kakdeu.
« Scandale du don chinois de riz au Cameroun : voici ce qui fait vraiment mal

Par Louis Marie Kakdeu

La Chine s’apprête à livrer une aide alimentaire au Cameroun composée essentiellement de riz, évaluée à plus de 1,6 milliard de FCFA. L’annonce a été faite le 27 avril 2026 lors d’une rencontre entre l’ambassadeur chinois Xu Yong et le ministre de l’Administration territoriale Paul Atanga Nji. Le don a été salué « au nom du président Paul Biya » comme un « geste d’humanité » d’un « pays ami ». Je me propose de regarder ce cadeau beaucoup plus en détail pour savoir s’il n’est pas empoisonné.

Ce qui blesse : un potentiel géant agricole qui tend la main

Derrière les cérémonies se cache une vérité brutale : un pays capable de produire son riz est en train de célébrer sa dépendance alimentaire. Avec les plaines de Yagoua, les rizières de Ndop et les capacités de la SEMRY, le Cameroun devrait être en train d’exporter du riz, et non de tendre la main. Du point de vue des politiques publiques, le problème est que cela devient une habitude et le gouvernement se plait de maintenir la politique de l’import-substitution comme une simple slogan.

Economie extravertie

Le Cameroun produit ce qu’il ne consomme pas et consomme ce qu’il ne produit pas, ce qui marque la dépendance de son économie de l’extérieur. Le Cameroun importe plus de 97,5 % du riz consommé chaque année. Selon une source interne au Port autonome de Douala, près de 1,3 million de tonnes de riz entrent au Cameroun chaque année depuis 2022. La production locale est estimée à environ 140 tonnes, mais elle est exportée au Nigéria pour la majorité. Le riz importé est devenu l’aliment principal du citoyen.

De plus en plus, même les gens du village comptent sur le riz importé pour manger. La situation d’insécurité alimentaire est déjà grave. Entre octobre et décembre 2025, environ 11 % de la population camerounaise, soit 3,12 millions de personnes, se trouvaient en situation d’insécurité alimentaire et nutritionnelle aiguë, dont 249 306 en situation d’urgence.

La culture du don : un cataplasme sur une hémorragie

Ce qui fait encore plus mal est que la Chine risque de faire au Cameroun le don d’un riz chinois produit au Cameroun par les Camerounais. Sinon, ce serait économiquement insolite que la Chine exporte le riz qu’elle produit dans la Haute Sanaga pour ensuite importer de Chine le riz à offrir au Cameroun. J’explique bien le dossier :

Depuis 2006, l’État camerounais a cédé près de 10 000 hectares de terres agricoles pour une durée de 99 ans à Sino Cam Iko Ltd, une multinationale chinoise spécialisée dans la production, la transformation et la commercialisation des produits agricoles. L’entreprise chinoise derrière ce projet est le conglomérat Shaanxi Land Reclamation General Corporation (également connu sous le nom de Shaanxi State Farm), qui appartient à l’État chinois. Il opère au Cameroun via sa filiale IKO Ltd., qui a établi une société locale, Sino-Cam Iko Ltd.

Selon le protocole d’accord, le Cameroun s’engageait à céder à cette société 6 000 ha de terrain dans la Haute-Sanaga : 1 000 ha à Mbanjdock pour la culture du manioc, 2 000 ha pour la culture du riz à Nanga-Eboko, et une autre parcelle de 3 000 ha pour la culture et la transformation du manioc. L’entreprise s’est intéressée notamment à une exploitation rizicole de 120 ha abandonnée dans l’arrondissement de Nanga-Eboko, dans la Haute-Sanaga, une exploitation initialement mise en place suite à un partenariat avec Taiwan dans les années 1960, puis abandonnée pour embrasser les importations.

Depuis son installation en 2006, Sino-Cam IKO a expérimenté plus de 140 variétés de riz hybrides et 4 variétés de riz locales dans la plantation de Nanga-Eboko. Le Centre d’Application des Technologies Agricoles (CATA) de Nanga-Eboko a été construit avec une participation financière du gouvernement chinois de 10 millions de dollars américains. Ce centre est considéré comme le deuxième grand centre d’expérimentation construit par la Chine en Afrique. Mais, en quoi cela profite au Cameroun ?

Le scandale qui couve : un riz produit au Cameroun… pour la Chine

C’est là que le dossier devient explosif. Le gouvernement camerounais a cédé des terres à une entreprise chinoise qui exploite des paysans locaux pour cultiver du riz destiné à la Chine. Cet accord est passé alors que la population camerounaise meurt de faim et alors que le gouvernement a parallèlement laissé le riz devenir l’aliment principal des populations. Et aujourd’hui, le gouvernement risque iniquement de remercier le « bienfaiteur » chinois pour un don de riz Made in Cameroon. C’est un suicide économique !

Le Cameroun n’a pas besoin de don alimentaire. Le Cameroun a besoin d’un transfert de technologie. La sagesse chinoise dit pourtant qu’au lieu de donner un poisson à un affamé, il faut plutôt lui apprendre à pêcher. Si la Chine se propose de faire un don au Cameroun, alors cela voudrait dire que la promesse du CATA n’a pas été tenue. Il y aurait donc eu tromperie sur la marchandise.

L’explosion foncière discrète

Officiellement, IKO devait lancer un site expérimental sur 100 hectares. Trois ans plus tard, ce n’était plus 100 hectares, mais 10 000 hectares, soit un ne multiplication par 100 sans débat public, sans vote du Parlement. La véritable question est de savoir ce que gagne la chine est retour. Ce don ne peut pas être un acte de solidarité désintéressé. Il s’inscrit sûrement dans la logique de la Chinafrique : la Chine offre du riz et repart avec des contrats d’infrastructures, des accès aux matières premières et une influence diplomatique croissante. Ce volet mériterait un peu plus de transparence si l’on était au Cameroun dans une démocratie !

Un paradoxe cruel

Nanga Eboko cristallise toute l’absurdité de l’impérialisme agro-alimentaire au Cameroun. C’est pareil avec ce qui se passe dans les autres plantations industrielles du pays à l’instar de celles du Moungo où aucun doigt de banane ne tombe pour que les populations locales mangent. L’on produit pour le marché étranger et l’on emprunte ou mendie pour nourir les Camerounais. La relation sino-camerounaise s’inscrit aussi dans la continuité de cette absurdité : des terres camerounaises cédées pour 99 ans à une entreprise d’État chinoise, une main-d’œuvre locale sous-payée, une production qui part vers la Chine pendant que le Cameroun importe 97,5 % de son riz, et un État qui reçoit des dons de riz chinois… produit peut-être en partie sur son propre sol.

La question cruelle du citoyen reste de savoir qui en sera bénéficiaire : Qui recevra ce riz ? Selon quels critères ? Quelle traçabilité ? Le silence des autorités sur ces questions laisse la porte grande ouverte aux détournements habituels lors de la distribution de l’aide alimentaire. L’imaginaire populaire n’oubliera jamais l’affaire du « riz d’Orca » qui fait référence à l’opacité autour de la distribution de 4 000 sacs de riz offerts par l’entreprise Orca le 9 avril 2020 pour soutenir la lutte contre le Covid-19.

Qu’est-ce qui montre que la gestion de ce nouveau don sera différente ? Pourquoi un ambassadeur se fait recevoir par le ministre en charge des affaires intérieures et non par le ministre en charge des relations extérieures ? On est habitué aux scandales au Cameroun. Le ministre de la santé publique avait reçu sa part de don à Orca. Le ministre du commerce a géré sa part au boulevard du 20 mai. Voici le ministre de l’administration territoriale qui va gérer sa part. Qui vivra verra !

Un vrai scandale politique

Le peuple reçoit des sacs de riz. Les dirigeants distribuent des remerciements au nom du Chef de l’Etat, Paul Biya. Et la souveraineté alimentaire, elle, reste introuvable. Ce don chinois de riz est le symbole d’un Cameroun qui a choisi la politique de l’assiette tendue plutôt que celle du champ cultivé, et qui applaudit sa propre humiliation.
Ça peut tuer!

Louis-Marie KAKDEU, MPA, PhD & HDR
Deuxième Vice-Président National du SDF

 

 

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