Chronique-Alternance après Ahidjo : Le sacrifice du Docteur Adamou Ndam Njoya…

Jean-Pierre Du Pont dans cette sortie revient sur les confidences de Jean Fochivé qui révèle en réalité le choix qu’avait prévu faire Ahmadou Ahidjo pour la présidence du Cameroun.

Njoya Arouna comptait parmi ces figures décisives, quoique souvent reléguées aux marges du récit officiel, qui pesèrent pourtant lourdement sur l’histoire politique du Cameroun. On rapporte qu’il avait un jour proposé de dédommager la France sur ses propres deniers afin qu’elle se retire du Cameroun. Plus encore, son appui fut déterminant dans l’ascension d’Ahidjo, qui n’aurait vraisemblablement jamais accédé, en 1958, à la place d’André-Marie Mbida — premier Premier ministre de l’autonomie interne — sans le soutien actif de cet allié influent.

À cette stature politique s’ajoutait un enracinement dynastique prestigieux. Njoya Arouna était le petit-fils de Njimonkouop, frère de la reine Njapndounké, elle-même mère du sultan Ibrahim Njoya (vers 1860-1933), XVIIe souverain de la dynastie bamoun. Ce dernier régna de 1889 à 1931, soit durant près de quarante-deux ans, avant d’être déposé par l’administration coloniale française puis contraint à l’exil. C’est donc dans cette double mémoire — politique et royale — qu’Adamou Ndam Njoya s’inscrivait par héritage familial.

Un jour, dans un moment où la nostalgie semblait l’emporter sur la froideur du pouvoir, et peut-être aussi sous l’effet d’une conscience soudain réveillée, Ahidjo s’enquit auprès de Jean Fochivé du sort des enfants de son ancien ami et bienfaiteur, Njoya Arouna, alors disparu. Fochivé lui répondit qu’il en était un, particulièrement brillant, qui se distinguait déjà au sein de l’appareil d’État : Adamou Ndam Njoya, alors vice-ministre des Affaires étrangères.

« Ah bon ? Vous n’allez tout de même pas me dire qu’il s’agit de Njoya ? », se serait étonné Ahidjo.

« C’est bien de lui qu’il s’agit », aurait confirmé Fochivé.

À partir de cet instant, le chef de l’État porta un regard nouveau sur le jeune homme. Il ne tarda pas à le distinguer, à le valoriser et, selon plusieurs témoignages, à le présenter de plus en plus ouvertement comme son possible dauphin. Aux yeux de beaucoup, Adamou Ndam Njoya apparaissait alors comme l’un des rares profils capables d’incarner une relève à la fois moderne, intellectuellement solide et politiquement crédible.

Mais dans les arcanes du pouvoir, toute ascension suscite ses résistances, et toute faveur attise les inimitiés.

Malgré les avertissements de Jean Fochivé, qui semblait avoir pressenti le danger, Adamou Ndam Njoya céda, dit-on, au piège subtil de la surexposition. Certains dignitaires du Nord, peu enclins à accepter l’idée qu’un homme extérieur à leur cercle restreint pût nourrir de telles ambitions, observaient avec méfiance l’ascension de ce jeune loup aux dents longues. Ils comprirent très tôt que le meilleur moyen de précipiter sa chute n’était pas de l’attaquer frontalement, mais de le pousser à apparaître trop tôt comme un successeur désigné.

Le mécanisme fut d’une redoutable efficacité. On organisa autour de lui plusieurs interviews complaisantes, savamment orchestrées, destinées moins à le servir qu’à le compromettre. En donnant de lui l’image d’un homme déjà projeté vers les sommets, on activait la plus dangereuse des alarmes auprès d’Ahidjo.

Car Ahidjo était connu pour sa grande susceptibilité politique. Jaloux de ses prérogatives, extrêmement attaché à sa primauté institutionnelle et sourcilleux quant à sa préséance protocolaire, il supportait mal toute manifestation, même implicite, d’une ambition qu’il n’aurait pas lui-même choisie, encadrée ou autorisée. Là où Adamou Ndam Njoya croyait peut-être voir une consécration, ses adversaires avaient déjà préparé une disgrâce.

Le piège se referma avec une précision implacable.

Ainsi se brisa, dans les jeux feutrés mais cruels de la succession, le destin de celui que beaucoup voyaient déjà comme un héritier naturel du pouvoir. Adamou Ndam Njoya ne fut pas seulement un homme écarté ; il fut, plus profondément, un dauphin sacrifié — victime des fidélités anciennes, des rivalités régionales, des jalousies de cour et des mécanismes impitoyables du pouvoir postcolonial.

 

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