La manducation au Cameroun selon Louis Marie Kakdeu

Dans cette analyse de l’économiste, qui est aussi un extrait de son livre à paraitre bientôt Cette Afrique qui s’éloigne du progrès,  il est essentiellement question de mettre à nu le système de positionnement au Cameroun, qui est devenu un porte d’entrée de l’enrichissement.

« La Culture de la manducation au Cameroun

Par Louis Marie Kakdeu

Le terme de manducation politique, emprunté au vocabulaire anthropologique, désigne cette propension à concevoir l’accès au pouvoir et aux positions d’influence comme un moyen légitime de s’enrichir et de consommer. Au Cameroun, cette logique s’est institutionnalisée au point de devenir une norme sociale difficilement contestable.

Les gens attendent la nomination du nouveau gouvernement encore appelé « mangeoire ». Ce gouvernement est vital parce qu’il s’occupera de la redistribution du « gâteau national (budget national) » sur une base clientéliste. En réalité, les gens veulent que leur réseau de clientèle arrive au pouvoir afin que s’installe « leur tour de manger ». Or, il est venu le temps de penser au progrès du pays.

L’accès à un poste dans l’administration, à une fonction élective ou à une position dans un organisme public s’accompagne d’attentes explicites de redistribution. Le fonctionnaire, le ministre, l’élu sont perçus comme des points de convergence de ressources qu’ils ont le devoir de faire circuler vers leur famille, leur village, leur communauté ethnique ou religieuse. Cette pression sociale permanente transforme chaque position de responsabilité en opportunité de captation et de distribution de ressources, plutôt qu’en mission de service public orientée vers l’intérêt général.

Cette dynamique crée un cercle vicieux redoutable. Les investissements nécessaires pour accéder aux positions de pouvoir deviennent considérables, car il faut mobiliser les réseaux, distribuer des ressources lors des campagnes, satisfaire les intermédiaires. Une fois en poste, le nouvel élu ou le nouveau fonctionnaire doit non seulement rembourser ses « investisseurs », mais également répondre aux sollicitations innombrables de son entourage élargi. La corruption cesse alors d’être perçue comme une déviance pour devenir une nécessité systémique, un mode de fonctionnement attendu et presque légitimé par les pressions sociales.

Les effets sur l’économie sont dévastateurs. Les ressources publiques, au lieu d’être investies dans les infrastructures, l’éducation ou la santé, sont détournées vers des circuits de redistribution clientéliste. Les entreprises publiques deviennent des coquilles vides, pillées par ceux qui sont censés les gérer. Les projets de développement se multiplient sans jamais aboutir, car leur finalité réelle n’est pas la réalisation d’objectifs économiques mais, la création d’opportunités de captation de ressources.

Cette mentalité rentière s’observe dans de multiples domaines de la vie économique africaine. Le secteur privé lui-même n’échappe pas à cette logique. Les entrepreneurs les plus prospères sont souvent ceux qui ont su tisser des liens privilégiés avec l’appareil d’État, obtenir des marchés publics, bénéficier de monopoles de fait ou de régimes fiscaux avantageux. L’innovation technologique, l’amélioration de la productivité, la conquête de marchés par la qualité et la compétitivité restent secondaires face aux stratégies de positionnement politique et de recherche de rentes.

Voici la quintessence de ce que j’ai exprimé dimanche dernier à Club d’élites, sur Vision 4.

(Extrait de Kakdeu, LM. Cette Afrique qui s’éloigne du progrès. Ouvrage à paraître) »

 

 

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