Cameroun :Bataille narrative risque d’obscurcir la réalité électorale

Jean-Pierre Bekolo  évoque que la lutte politique au Cameroun se joue désormais dans la guerre des récits, où chaque camp manipule les mots pour imposer sa version des faits. Au lieu de se concentrer sur l’élection elle-même, cette bataille d’histoires risque de détourner l’attention des enjeux réels, laissant les citoyens vivre une véritable fiction politique. La question demeure : quelle narration finira par façonner l’avenir du pays ?

Lire la sortie intégrale de Jean-Pierre Bekolo :

LA GUERRE DES NARRATIVES

Alors qu’on devrait assister à un affrontement de projets politiques, et que s’il doit y avoir une guerre, ce soit celle des urnes en octobre, à la place, que voyons-nous aujourd’hui ? Une guerre des narratives, des récits. C’est à celui qui saura raconter la meilleure histoire à l’opinion nationale et internationale. Ici, la vérité ne suffit plus. Chacun tente d’imposer sa lecture des faits.

Et comme les Camerounais passent leur temps à se raconter des histoires, on assiste donc à une véritable guerre des récits : une guerre des mots, des interprétations, des versions des faits. Car au fond, il ne s’agit plus seulement de ce qui s’est passé, mais de ce qu’on parvient à faire croire qu’il s’est passé. C’est cela, la guerre des narratives.

Dans cette bataille, chaque camp sort son arsenal narratif, car celui qui parvient à imposer son récit gagne aussi, dans une certaine mesure, la légitimité de ses actions. Tout comme dans la Bible où “au commencement était le Verbe”, au Cameroun, au commencement il y a une narrative, un récit, une histoire qu’on nous raconte.

Dernièrement, on nous a raconté que Maurice Kamto, en boycottant les élections municipales et législatives de 2020, se serait lui-même exclu du jeu politique. Un choix que certains ont qualifié de “suicidaire” politiquement. Cette narrative a eu son heure de gloire, a circulé, prospéré quelques semaines dans l’opinion.

Puis, le camp d’en face a riposté avec une contre-narrative : Kamto ne serait en rien affaibli. Et puis il y a eu cette autre histoire : celle du régime modifiant le calendrier électoral dans une manœuvre opaque et juridiquement contestable. Les législatives et municipales, prévues légalement pour 2025, sont brusquement repoussées à 2026 — soit après la présidentielle. Une inversion injustifiée, car aucune « crise grave » ne la motivait, comme l’exige pourtant la Constitution. Résultat : Kamto se retrouve empêché d’avoir des élus avant la présidentielle.

Le camp Kamto déploie alors une autre narrative : celle de la tricherie institutionnelle du régime, un blocage délibéré orchestré pour verrouiller le jeu. Si cette inversion du calendrier n’avait pas, jusque-là, suscité beaucoup de débat, elle devient désormais un argument fort : celui d’un piège politique. Dans cette bataille d’arguments, chaque camp tente de faire valoir sa vérité, tant auprès de l’opinion nationale qu’internationale.

Mais la guerre des narratives ne s’arrête pas là. D’autres récits, plus souterrains, plus corrosifs, circulent. L’un d’eux, dans le registre du soupçon et du kongossa, prétend que Kamto aurait été “acheté” à coups de milliards par le régime pour saboter lui-même son ascension. Il deviendrait ainsi un « faux opposant » travaillant en réalité pour le pouvoir. Une narrative sans preuve, mais qui vise à brouiller les lignes, jeter le discrédit, semer la confusion.

Face à cela, le camp Kamto déploie une autre narrative encore, fortement relayée lors du meeting de Paris : celle d’un président trop vieux pour gouverner qu’il faudrait à la limite protéger contre son propre camp qui l’humilie pour demeurer au pouvoir faisant ainsi honte à tout le pays. Juste dire qu’à 92 ans, après 43 ans de règne, un president Africain brigue un nouveau mandat est une narrative negative forte : celle du doyen mondial des chefs d’État, dans un pays où la jeunesse ne rêve plus et surtout ne croit plus en l’avenir. Cette narrative-là est une bombe atomique dans cette guerre des narratives difficilement défendable face à l’opinion internationale.

Et c’est peut-être là que se joue le véritable tournant : dans cette guerre à distance des narrative, où les seules armes sont les mots, les récits, les perceptions. Là où l’opposition tente de reconquérir une légitimité par le récit, et où le pouvoir s’efforce de brouiller toute alternative par le brouillage narratif. La guerre des narratives est donc bel et bien engagée.

Mais on ne peut s’empêcher de s’interroger : ne nous détourne-t-elle pas du véritable enjeu de cette élection ? Car avant tout, il s’agit d’un casting pour désigner le successeur de Paul Biya. Comme dans toute série télévisée à suspense, tout le monde attend le prochain épisode. Sauf qu’ici, ce n’est pas une histoire que les Camerounais vont simplement regarder à la télévision. C’est une histoire qu’ils vont devoir vivre.

Histoire à suivre donc…

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